La médecine des « mauvaises herbes » ou l’apologie des plantes spontanées
Mon voisin a sorti son engin motorisé appelé tondeuse autoportée ou tracteur tondeuse. Comme moi, il va tondre sa pelouse, nous aimons tous redessiner et mettre en valeur les espaces de notre nid extérieur avec ce doux duvet vert bien coupé. C’est vrai que c’est joli quand c’est bien tondu, et même en laissant des « zones libres ensauvagées », cet engin nous permet d’entretenir de jolis sentiers pour flâner, sentir, se réjouir des couleurs et des parfums ou encore pour contempler quelques butineurs acharnés sur les fleurs… Alors soyons indulgents avec ce tintamarre régulier qui commence dès le mois de mars (voir avant) quand le premier d’entre nous sort son engin et que tout le monde se donne le mot : « Vite, il faut tondre ! »
Indulgent d’accord, mais qui n’a pas une histoire avec un ou une voisine qui abuse de cet engin sous prétexte d’assouvir des fantasmes de « Farmer » ou d’apaiser la phobie du brin d’herbe qui dépasse !!!! Alors pourquoi, mon cher voisin, est-il sorti de son nid, a enjambé le trottoir longeant son mur brise-vue pour aller tondre les orties présentes sur le trottoir ?????????
Oui les orties sur le trottoir m’étaient vitales, non pas pour les déguster en pesto ou en faire une tisane dépurative, elles sont de toute façon polluées par les échappements de pneus hyper toxiques, mais juste pour constater que la nature résiste, qu’elle s’invite là où on ne la désire pas, sur le béton, dans la roche, dans des lieux incultes, pollués, ou encore sur des sols détruits, la nature revient toujours, pour ramener la vie, dépolluer, oxygéner, drainer, bref pour nous dire quelque chose si on veut bien y prêter quelques attentions ! Faut-il rappeler que ce sont les plantes (le chiendent et le cynorrhodon !) qui ont humanisé le monde à tous ceux qui préfèrent bétonner leur cour par peur d’une invasion…. de mauvaises herbes !!!!
Et si nous apprenons à vivre avec celles qui nous accompagnent, au plus proche de nous, celles que certains appellent les plantes spontanées, d’autres préfèrent les nommées les « sauvageonnes », les « adventices » pour les plus raisonnables, ou encore les « envahisseuses », les « indésirables », bref les « mauvaises herbes » !!!!
Il m’aura fallu tant d’années pour leur porter un autre regard que celui de les arracher à tout prix pour laisser la place aux légumes, aux fleurs, aux arbustes que j’avais pris soin de semer ou planter. Des heures à n’en plus compter pour leur faire la guerre, des heures pour, au final, pour détruire mes disques lombaires! Nous les avons bannies, oubliées ou sous-estimées voire interdite de culture pour certaines. Et pourtant….leur pouvoir est extraordinaire, ce ne sont que des bonnes herbes !
L’ortie n’est-elle pas la première plante dont le souvenir d’enfant laisse une trace indélébile, celle de la piqûre brulante! Et bien c’est peut-être que cette plante, pas très jolie, a quelque chose à nous raconter. Elle n’est pas là par hasard, elle nous révèle la nature d’un sol, son histoire, son passé, son état de santé et son devenir. Quand on sait qu’elle suit littéralement les pas de l’homme, il est intéressant de savoir qu’elle pousse sur ses déchets et qu’elle les transforme en éléments super nutritifs pour nous !
Ces plantes spontanées nous indiquent les besoins et les moyens misent en œuvre par la nature pour restaurer la vie du sol, le réparer, lui rapporter de l’oxygène, du carbone, de l’azote, le dépolluer, l’alimenter, le reconstituer, elles protègent les semences, préparent l’arrivée des autres espèces, autant de « solutions » pour leur survie et leur bien-être. C’est l’intelligence du végétal d’après Francis Halle. Elles agissent en tant qu’agent de transformation, elles restaurent des milieux dépourvus de vie ou récemment « perturbés », elles incarnent le premier stade d’une succession écologique. En interaction avec le vivant qui les environne (faune et humains y compris), ces plantes sont en évolution permanente pour s’adapter, capables de transpercer la roche ou de vivre dans l’interstice d’un muret, ou encore de modifier leur propre phénotype. Prenons l’exemple de l’achillée millefeuille, Achillea millefolium, spécialisée dans les sols lessivés, pauvres en argile et en matière organique. Avec son système racinaire très étendu, elle maintient le sol lui permettant de se recharger en éléments nutritifs et lorsque le sol est nourri, elle finit par disparaître, sa mission étant accomplie. En plus, elle se transforme en une excellente pelouse avec ses feuilles toutes douces appelées sourcils de Vénus quand l’herbe ne pousse pas….
Les plantes spontanées soignent la terre et la protègent, et bien souvent leur action est aussi identique pour les humains. Les corrélations entre les bienfaits pour le sol, la santé du jardin et celle pour l’homme sont stupéfiantes.
Le pissenlit, Traxacum officinalis, décompacte et draine les sols en profondeur avec sa puissante racine pivotante, il est également le meilleur drainant pour notre organisme. La patience sauvage, Rumex obtusifolius, participe à l’amélioration de l’état du sol, elle ameublit les sols et possède des vertus laxatives pour l’homme ! La fumeterre, Fumaria officinalis, pousse sur des sols asphyxiés, et détoxifie notre foie. La pâquerette, Bellis perennis, apporte du calcium à la terre, elle est reminéralisante et fortifiante pour nous….
Matricaire, pariétaire, piloselle, potentille, ronce, trèfle des près, grande berce, renouée du Japon, bouillon blanc, massette et tant d’autres à découvrir, et faire avec au lieu de lutter contre ! Que ce soit pour la cuisine, s’apporter un soin, enrichir et protéger le jardin, nourrir et loger des milliers d’animaux, leurs bienfaits et leurs usages sont incroyables, ce sont des plantes « ressource » à haut potentiel, aux vertus à la fois alimentaire, thérapeutique et environnementale. Reminéralisantes, nutritives, oxygénantes, drainantes, dépolluantes, absorbantes ou reconstituantes, les herbes dites « mauvaises » agissent pour la vie, pour la santé de nos terres et la nôtre. Face à la pollution, au lessivage des sols, à l’érosion, à la sécheresse, elles sont nos alliées pour s’adapter au changement climatique en cours.
Elles sont au cœur des enjeux pour la préservation de la biodiversité. Apprenons à les regarder autrement, à les reconnaître, à les préserver, à les utiliser et pourquoi pas à les cultiver ! Prenons soin d’elles comme elles prennent soin ! On assiste à un regain d’intérêt pour se soigner avec les plantes, mais que fait-on à nos plantes ???? Sommes-nous schizophrènes ? Claire Moucot, cueilleuse professionnelle s’acclame que la plante n’ai pas encore de statut ! La cueillette sauvage se doit de respecter des bonnes pratiques pour préserver et régénérer nos ressources. 60 à 90% des plantes aromatiques et médicinales présentes sur le marché sont issues de la cueillette sauvage (artisans et industriels confondus), 20% de ces plantes (comme la linaire effilée ou le cresson à petites feuilles) sont directement menacées d’extinction dans les prochaines années. En France, si la grande majorité de ces plantes comme l’arnica des montagnes, Arnica montana, la rodhiola, Rodhiola rosea, la reine des près, Fillipendula ulmaria, l’ail des ours, Allium ursinum, ou encore la gentiane, Gentiana lutea, ne figurent pas sur la liste rouge des espèces menacées de l’Union Internationale pour la conservation de la nature, cela ne veut pas dire pour autant qu’elles ne subissent pas de pression, elles sont en fort déclin, donc à nous de les considérer différemment afin qu’elles ne disparaissent pas….
Accueillir les « Bonnes herbes » au jardin, c’est mieux comprendre notre impact et notre rôle en élargissant notre regard au-delà de notre « bulle » d’usager, pour devenir acteur de sauvegarde des ressources inestimables du monde végétal.
Notes à propos du Chiendent, Elymus repens, et de l’églantier, Rosa canina ou le rosier des chiens !

« A un moment donné, celui où l’on a commencé à cultiver les céréales, le présent a cessé d’être la répétition scrupuleuse du passé, il est devenu l’avenir, on a innové, on s’est lancé dans l’inconnu. C’est alors qu’a débuté l’histoire, cette tragique comédie où se mêlent inextricablement civilisation et guerre (…) C’est alors qu’il y a eu clivage : d’un côté les plantes sacrées, de l’autres les plantes profanes ; d’un côté les plantes utiles, de l’autre les mauvaises herbes. Le modèle des plantes profanes fut les céréales, aucune n’est spontanée, originelle ; toutes sont nées de la transformation par l’homme des graminées sauvages, par sélections successives et hybridation multiples.
La culture des céréales (…) cette victoire de l’homme sur la nature engendra une multiplication sans précédent du genre humain, qui rendit nécessaire l’extension des cultures, laquelle provoqua une nouvelle poussée démographique. »
Jacques Brosse, La magie des plantes Ed. Albin Michel.
L’histoire du chiendent est intiment lié au développement de l’humanité, il compte parmi les plantes les plus répandues au monde. Plante devenue profane qui était pourtant un grand remède (et toujours aujourd’hui pour les chiens !), ce qui n’a pas échappé à la pharmacopée européenne, puisque 2 espèces de chiendent y sont inscrites ! Elle signe des sols épuisés par les labours excessifs et gorgés de nitrates. Il est le témoin de techniques agricoles et d’un mode de culture perturbée par la main de l’homme…Elle s’est développée avec l’acharnement de l’homme à maitriser son environnement pour en faire un grenier d’abondance. Le chiendent, c’est la pagaille et le désordre, « plante enragée et démoniaque », véritable forteresse imprenable et inextricable, cette herbe de tous les lieux et de tous les jours offre un de champ de bataille qui mènera l’homme vers toujours plus de progrès pour s’en débarrasser….
Quant à l’églantier, mère des roses, ancêtre de tous les rosiers cultivés.
Rien ne fut plus facile aux premiers hommes qui se sont sédentarisés, quel que soit l’endroit au monde où ils vivaient (hormis les zones climatiques extrêmes), que de récolter quelques graines ou d’arracher des rejets et marcottes de plantes afin de les faire pousser à proximité de leur habitat. L’églantine leur a tapé dans l’œil à tel point que de nombreux habitats anciens recèlent toujours, mélangées au sol, les traces de sa présence. Aujourd’hui 35000 variétés de roses existent à ce jour….
Pour aller plus loin, je vous propose une sélection de 36 plantes dans cet ouvrage que j’ai écrit « Accueillir les mauvaises herbes » au jardin, aux Editions Rustica, collection « J’agis pour la biodiversité. »




Toutes les plantes sont utiles et cela permet d’en avoir un rappelle utile !